Il existe une manière très respectable de ne jamais changer : appeler cela du caractère.
Nous disons que nous sommes impatients, durs, méfiants, incapables de demander de l’aide ou naturellement peu démonstratifs. Nous le disons avec cette franchise légèrement noble de ceux qui préfèrent reconnaître leurs défauts plutôt que de leur résister. La phrase commence souvent par je suis comme ça, et se termine par le soulagement discret d’avoir transformé une conduite en nature.
Le caractère possède un avantage considérable sur le choix : il ne demande pas de comptes.
Un choix peut être discuté, regretté, réparé. Un caractère, lui, réclame seulement d’être compris. Il se présente comme une vieille maison dont les murs auraient été construits avant notre naissance. On peut déplorer l’humidité, mais personne ne songe sérieusement à reprocher au propriétaire de ne pas avoir déplacé les fondations.
Nous aimons cette image parce qu’elle nous dispense de reconnaître le nombre de briques que nous avons nous-mêmes posées.
Une ponctualité très personnelle
J’ai connu un homme qui arrivait toujours en retard.
Il ne s’agissait pas de cinq minutes, ni de ces retards modestes qui permettent à chacun de conserver une opinion favorable de l’autre. Il arrivait avec quarante minutes de retard, parfois une heure, et entrait dans les lieux avec le visage paisible de quelqu’un qui a traversé un phénomène météorologique plutôt qu’une décision personnelle.
Il disait :
— Tu me connais, le temps et moi, ça fait deux.
Cette phrase plaisait beaucoup. Elle transformait son retard en singularité charmante. Le temps devenait une personne avec laquelle il entretenait une relation compliquée, et nous étions priés de ne pas nous mêler d’une histoire qui avait manifestement commencé bien avant nous.
Un samedi, nous devions accompagner sa mère à l’hôpital pour un examen. Elle habitait au quatrième étage d’un immeuble sans ascenseur. Lorsqu’il arriva, cinquante-deux minutes après l’heure convenue, elle était assise dans l’entrée, son sac sur les genoux, déjà vêtue de son foulard et de cette patience particulière des personnes âgées qui ont appris à ne pas humilier leurs enfants avec l’exactitude de leur déception.
Il embrassa son front.
— Tu sais bien comment je suis, maman.
Elle répondit oui.
Ce oui contenait plus de fatigue que de pardon.
Dans la voiture, il expliqua qu’il avait mal dormi, que son téléphone n’avait pas sonné, qu’une avenue était bloquée et qu’il avait dû faire demi-tour. Chacune de ses raisons était plausible. Ensemble, elles formaient cette architecture parfaite que nous construisons lorsque nous voulons que personne ne remarque qu’au centre de toutes nos circonstances, il y avait aussi nous.
À l’hôpital, l’examen avait été reporté.
Il se mit en colère contre le service.
C’est souvent ainsi que notre caractère devient visible : dans la rigueur avec laquelle nous exigeons des autres ce que nous avons décidé de considérer comme impossible pour nous-mêmes.
La dignité de l’invariable
Nous admirons parfois les gens constants sans demander ce qui, en eux, demeure constant.
La constance peut être une vertu. Elle peut aussi être le nom élégant donné à une faute qui a cessé de rencontrer de résistance.
Un homme dit qu’il ne pardonne jamais. Une femme dit qu’elle ne court après personne. Un père dit qu’il a toujours parlé durement parce que la vie ne prépare pas les enfants avec des caresses. Une amie explique qu’elle disparaît lorsqu’elle va mal et qu’il faut apprendre à respecter son silence.
Il y a dans chacune de ces phrases une part de vérité. C’est ce qui les rend si efficaces.
Le problème n’est pas que nous nous décrivions avec exactitude. Le problème commence lorsque la description devient une autorisation.
Je suis ainsi signifie alors : je continuerai, et désormais tu ne pourras plus prétendre que je ne t’avais pas prévenu.
Nous faisons de la franchise une clause contractuelle. Nous révélons le défaut assez tôt pour nous réserver le droit de le reproduire.
Celui qui dit dès le premier jour qu’il est jaloux espère parfois qu’au centième, sa jalousie sera traitée comme une condition d’utilisation que l’autre a négligé de lire.
Nous appelons cela de l’honnêteté.
C’est souvent une manière très propre de déplacer la responsabilité vers celui qui nous a cru malgré nous.
Ce qui peut encore être modifié
Je ne crois pas que nous puissions tout changer.
Il existe des tempéraments, des blessures anciennes, des peurs qui reviennent avec une ponctualité plus fiable que la nôtre. Certaines réactions se produisent avant que nous ayons eu le temps de convoquer nos principes. Nous ne sommes pas des pages blanches, et il y aurait une cruauté particulière à demander à chacun de se réinventer comme si aucune histoire ne l’avait précédé.
Mais entre l’invention totale de soi et l’abdication, il existe un territoire moins spectaculaire : celui de la correction.
Nous ne choisissons peut-être pas la première impulsion. Nous choisissons parfois ce que nous en faisons après.
On peut être naturellement méfiant et décider de ne pas transformer chaque retard en trahison.
On peut avoir peur du conflit et apprendre malgré tout à prononcer une phrase inconfortable avant que le silence ne blesse quelqu’un à notre place.
On peut aimer la solitude sans faire de son absence une punition que les autres doivent interpréter.
On peut être maladroit avec la tendresse et ne pas appeler cette maladresse une identité sacrée.
Le caractère n’est peut-être pas ce qui ne change jamais. Il est peut-être ce que nous corrigeons assez souvent pour que notre première réaction ne devienne pas le destin de ceux qui vivent près de nous.
Une petite réparation
Quelques semaines après l’épisode de l’hôpital, l’homme dont je parle devait retrouver sa mère pour un autre rendez-vous.
Il arriva vingt minutes en avance.
Il ne le raconta à personne. Il n’en fit pas une preuve de transformation. Il resta simplement dans la voiture, moteur éteint, avec un café trop chaud posé dans le porte-gobelet.
Sa mère descendit à l’heure. En le voyant déjà là, elle s’arrêta un instant devant la portière.
— Il s’est passé quelque chose ? demanda-t-elle.
Il répondit non.
C’était peut-être la meilleure réponse possible.
Il ne lui expliqua pas qu’il avait mis trois alarmes, préparé ses vêtements la veille et choisi un itinéraire de secours. Il ne lui demanda pas d’admirer l’effort nécessaire à cette ponctualité que d’autres accomplissent sans témoin. Il ouvrit seulement la portière.
Sur le siège arrière, il avait posé son foulard de rechange, celui qu’elle oubliait toujours lorsqu’il faisait froid dans les salles d’attente.
Nous voulons souvent que le changement prenne la forme d’une révélation. Nous préférons les ruptures, les promesses, les phrases qui séparent clairement l’ancien nous du nouveau.
Mais la plupart des transformations morales sont moins flatteuses.
Elles ressemblent à quelqu’un qui arrive à l’heure après avoir longtemps expliqué pourquoi il ne le pouvait pas.
Elles n’effacent pas le caractère.
Elles lui retirent seulement le droit d’avoir toujours le dernier mot.